Vite dit n° 25 : Christine Tasin et les nationalistes hindous
Dans un premier temps on peut peiner à comprendre quel lien peut être fait entre la fondatrice et animatrice du site Résistance Républicaine et un courant de pensée incarné, notamment, par Syama Prasad Mookerjee. De fait il n’y en a aucun, dans le sens qu’il est fortement probable que le second n’a pas influencé intellectuellement la première. Par ailleurs, même si cela était le cas, il ne faut pas oublier que comparaison ne saurait être raison. C’est donc à un petit jeu de comparaison que nous invitons le lecteur.
Tout d’abord pourquoi parler une nouvelle fois de Christine Tasin ? En parcourant le web et les sites d’information nous sommes tombés sur la lettre ouverte, intitulée "Islamophobie : la ligne rouge est franchie, madame Taubira, vous devez réagir !", de Guillaume Weill-Raynal à la ministre de la Justice, Christiane Taubira. Dans ce texte l’auteur exhume un écrit récent de la professeure agrégée en lettres classiques. Ce dernier date du 1er mars dernier et est paru sur le portail d’information Boulevard Voltaire sous le titre "Que faire des musulmans une fois le Coran interdit ?". Un passage en particulier a attiré notre attention, nous soulignons les éléments significatifs pour notre propos. Voici donc ce que madame Tasin écrit :
Les musulmans, qu’ils soient Français ou pas, auront donc le choix. S’ils veulent rester en France, ils seront dans un pays où disparaîtra toute visibilité de l’islam, le voile, le kami, l’abattage rituel, les boucheries halal, les prénoms musulmans, les mosquées… Les nés-musulmans pourront alors librement abdiquer l’islam et devenir apostats ou pratiquer leur culte de façon totalement privée, chez eux, sans en faire état.
Maintenant comparons avec les nationalistes hindous. Nous nous appuyons pour cela sur L’histoire de l’Inde moderne (1480-1950) dirigé par Claude Markovits et publié en 1994. Cet ouvrage ne saurait souffrir d’une quelconque suspicion idéologique puisqu’il s’agit d’un ouvrage de synthèse historique apprécié et reconnu scientifiquement. Au chapitre XXIV ce dernier traite, p. 555, de la pensée doctrinaire de l’Hindu Mahasabha en ces termes :
Cette doctrine [celle de l'Hindu Mahasabha] – codifiée par Savarkar dès 1923 dans Hindutva, Who is a Hindu - s’inscrivant à bien des égards dans le prolongement de celle de l’Arya Samaj. Les hindous y étaient décrits comme une race descendant des "pères védiques" et incarnant l’identité nationale indienne en tant qu’héritiers de ce passé glorieux. Les minorités religieuses – a fortiori parce qu’elles se composaient pour l’essentiel de convertis – étaient donc sommées de refouler leurs pratiques culturelles dans la sphère privée et de prêter allégeance aux symboles hindous qui étaient présentés comme résumant l’identité indienne.
Des similitudes apparaissent donc clairement à la lecture, notamment l’obligation de cacher sa pratique religieuse car minoritaire. De même dans l’obligation des pratiquants, ici les musulmans, qui devraient nier publiquement leur pratiques culturelles car également minoritaires. Certes, il est à mettre au crédit de Christine Tasin le fait qu’elle n’affirme pas la supériorité profonde d’une culture sur une autre, même si en grattant un peu et en pratiquant l’exégèse un peu plus profonde de la pensée de madame Tasin il serait possible, nous semble-t-il, d’émettre l’hypothèse que la culture dominante de la France serait "française", dans tout ce que cela a de plus ou moins fantasmé. Des esprits un peu facétieux pourraient tirer parti de cet argument pour affirmer que Christine Tasin est nationaliste, mais c’est une conclusion sur laquelle ne nous saurions nous prononcer. Chacun est libre de l’interprétation qu’il donnera à ce petit jeu des similitudes.
Pour conclure, des rapprochements, au moins rhétoriques, peuvent donc être faits entre les nationalistes hindous et Christine Tasin. Il faut néanmoins reconnaître les limites de cet exercice, plus un amusement qu’une quelconque critique en règle contre la pensée de la fondatrice de Résistance Républicaine. Nous pourrions même détruire notre argumentation assez facilement. In fine ce jeu nous permet également de tirer un certain enseignement, la difficulté de comparer sérieusement des situations qui sont profondément différentes et donc les précautions méthodologiques qu’il faut employer pour ne pas tomber dans des comparaisons stupides. Rien que pour cela, ce jeu en valait la peine
"L’année vue par l’Histoire" ou l’art du blabla intelligent

De gauche à droite : Nicolas Offenstadt, Claude Gauvard, Emmanuel Laurentin, Annette Wievorka et Rainer Hudemann
Il existe des initiatives qu’il est nécessaire de soutenir quand elles nous semblent justes et comme notre attention est également portée sur la thématique des possibles "enseignements" que la mise en profondeur historique peut apporter à notre société actuelle, nous avons accueilli avec une certaine joie et un peu d’impatience l’annonce de la tenue de Forum France Culture intitulé "L’année vue par… l’histoire". Ce forum s’est déroulé le 6 avril dernier à la Sorbonne et était organisé par France Culture en partenariat avec l’université Paris Sorbonne et le journal Le Nouvel Observateur. N’étant pas parisien, les podcasts ainsi que les rediffusions radiophoniques ont été salutaires pour l’écriture de ce billet. A lire uniquement cet intitulé nous attendions une prise de profondeur historique sur les grands sujets qui ont occupé l’année passée ou sur des thématiques d’un passé très récent. Cela semblait se confirmer à travers les programmes d’autres Forums France Culture récents, "L’année vue par… les sciences" et "L’année vue par… la philo". Nous avons été fortement déçu. Pour une meilleure lisibilité et attributions de nos critiques au bon débat, nous procéderons donc par une courte présentation de la discussion en question puis nous passerons à son analyse. Enfin, les quelques cours d’historiographie que nous avons pu suivre au cours de notre cursus nous ont permis de connaître les travaux de certains des intervenants, mais sans non plus tomber dans une religiosité obséquieuse telle que "ils sont meilleurs et plus capés que moi donc leur parole est évangile". Il n’en demeure pas moins que notre critique sera on ne peut respectueuse de leur personne.
Le premier débat de cette journée s’est attaché à répondre à la question : "A-t-on encore besoin d’une histoire de France ?" grâce aux interventions de Nicolas Offenstadt, Annette Wieviorka, Claude Gauvard et Rainer Hudemann. Uniquement à partir de cette interrogation on peut se demander quel est le lien avec l’actualité. En interrogeant Emmanuel Laurentin sur cette thématique dans l’espace du groupe Facebook de "La Fabrique de l’Histoire", celui-ci me répond qu’il s’agit de rebondir sur l’arrêt récent du projet de Maison de l’Histoire de France lancé par Nicolas Sarkozy au cours de sa présidence. Soit, mais quel est le lien entre cela et la pertinence actuelle d’un besoin d’une écriture de l’histoire de France ? Nous avons bien peur que la logique ne soit inscrite que dans l’esprit d’Emmanuel Laurentin. En fait, c’est le genre de débat où la question discutée se veux irrévérencieuse et provocatrice, mais qui au final révèle surtout son inutilité. En effet, au lieu de discuter sur l’intérêt de l’écriture d’une histoire de France, les participants glosent, de manière souvent intéressante notamment de la part de Nicolas Offenstadt, sur les différentes vues qui doivent animer cette écriture, ce qui n’est pas le but affiché du débat. Qui plus est n’est-t-il pas un peu absurde de vouloir arrêter de s’intéresser à l’Histoire de France alors que celle-ci s’écrit tous les jours et que les différentes avancées de la recherche peuvent, et doivent, faire changer nos perspectives ? Mis à part cela les échanges sont de qualité, même si on regrettera que la discussion tourne un peu en rond et que rien n’est bien neuf sous le soleil pour une personne, comme votre serviteur, qui s’intéresse à la thématique de la démocratisation de l’histoire. Aucune réflexion sur les moyens de ce louable but. Doit-on simplifier, quite à risquer de trahir la complexité de certaines époques ou de schématiser à l’excès, ou doit-on travailler les formes d’écriture ? Cette question, qui nous semble personnellement essentielle, est totalement "zappée" par les participants.
La seconde discussion, intitulée "Qui écrira l’histoire de la mondialisation ?", ne saurait souffrir de la même tare de non liaison avec l’actualité puisque la mondialisation est un phénomène constitutif de nos sociétés modernes et que chacun expérimente, plus ou moins différemment, chaque jour qui passe. Les thématiques scientifiques abordées tournent autour des nouveaux champs historiques constitués que sont l’histoire globale, l’histoire connectée et l’histoire impériale. Ce sont des questions que nous ne connaissons que trop mal pour nous autoriser une quelconque critique dans le détail. Malgré tout un élément nous interroge. In fine, il ressort de notre écoute un sentiment étrange. C’est comme si on établissait sur un piédestal comme nouveauté quelque chose qui est bien connu. En effet, on a l’impression que le regard neuf et curieux sur les civilisations extra-européennes serait né avec le livre de Romain Bertrand, L’histoire à parts égales, paru en 2011 alors que la revalorisation de l’histoire de ces civilisations et la remise en cause de l’européocentrisme sont actés depuis au moins des décennies. Nous en concluons que, comme pour l’étude des réseaux en histoire grecque, c’est en quelque sorte vêtir d’un nouveau costume de vieilles considérations toujours utiles. "Tout ça pour ça ?" en somme. Cela ne retire en rien bien entendu la qualité scientifique des discussions.
Après la pause déjeuner, les auditeurs de la Sorbonne ont pu assister à des échanges sur "1929 – 2013 : la crise est-elle un éternel recommencement ?" à travers des interventions de Pascal Griset, Pierre-Cyrille Hautcoeur, Philippe Chalmin et Fabrice d’Almeida. Ici aussi aucune critique de non-rapport avec l’actualité quotidienne de l’ensemble de la population française ne serait être pertinente tant la crise, notamment économique, imprègne l’air ambiant. Ce débat est à notre sens le meilleur, et de loin, du point de vue des apports possibles de l’Histoire à l’actualité. Les intervenants ont décortiqué la structure de la crise actuelle, l’ont comparé avec certaines périodes, notamment la crise de 1929 et de la fin du XIXème siècle en Europe, en notant les points de rapprochement possibles, mais surtout en mettant en lumière les différences conjoncturels entre les économies et sociétés d’alors et donc l’impossibilité de prendre les recettes d’hier pour les appliquer aujourd’hui. Si tous les débats, surtout le suivant, avaient pu avoir cette finalité et cette qualité vis-à-vis de l’explication de l’actualité de l’Histoire…
De fait, le débat suivant a été, à notre sens, le plus décevant de tous. Celui-ci intitulé "Inégalité hommes/femmes : la fin de l’histoire ?" pouvait augurer des réflexions fécondes sur le pourquoi historique de la montée du masculinisme et d’une telle mise en avant actuelle des "valeurs masculines". Cette croyance pouvait se renforcer à travers la présence d’André Rauch, spécialiste du masculinisme et des études sur la virilité. Il n’en a rien été. En effet, l’ensemble des discussions n’a été que le défilé, parfois intéressant mais jamais dans la thématique globale de l’année vue par l’Histoire, des pensées personnelles de chaque participant sur la situation actuelle des femmes et de la nécessité d’établir une égalité parfaite entre homme et femmes. Des réflexions de citoyens et non d’historiens donc. Par conséquent, l’auditeur ne sortira pas mieux informé sur l’héritage et la construction d’une image sociale de la femme et de l’homme ainsi que sur les moyens de les déconstruire, préalables nécessaires pour la fin des discriminations sexistes dans notre société.
Enfin, abordons la dernière discussion de la journée, "Les écrivains sont-ils les meilleurs historiens de la guerre de 14 ?". Le lien probable entre ce débat et l’actualité de l’ensemble des Français pouvait être le début des célébrations du centenaire de la Première Guerre mondiale l’an prochain, mais cela ne semble pas être l’avis d’Emmanuel Laurentin puisqu’il affirme que cela concerne les "Multiples débats sur les rapports de la fiction à l’histoire". Où est le lien avec l’actualité de l’ensemble de la société ? Nulle part. Cela n’en retire pas moins la qualité des échanges sur une question qui nous semble essentielle. Nous en retiendrons que les écrivains ne sauraient être des historiens du fait de la forme fictionnelle de leur récit, mais les historiens doivent, à notre sens, être des écrivains, dans le sens d’une pratique artistique de la langue française au service d’une démocratisation du savoir.
In fine l’ensemble de ces débats sont de bonne facture et intéressant à écouter. Toutefois, pour apprécier ces discussions à leur juste valeur il convient, nous semble-t-il, d’oublier leur cadre, le forum France Culture "L’année vue par… l’Histoire", ainsi que leurs titres. Pour conclure, on regrettera également qu’aucune discussion avec la salle n’ait eu lieu.
Vite dit n° 24 : La vulgarisation en Histoire, quels enjeux mais surtout quelles méthodes ?
C’est avec une certaine joie que j’ai appris la thématique de la prochaine journée d’études organisée par le CVUH puisqu’il s’agit d’un thème qui me tient fortement à coeur, la "vulgarisation" de l’Histoire. Le titre en est "Vulgariser les savoirs historiques, quels enjeux ?" et se déroulera le samedi 8 juin prochain au Centre Malher à Paris. Je reproduis ci-après l’introduction des organisatrices de la journée, Véronique Servat et Laurence de Cock, ainsi que le programme :
« Vulgarisation » : voilà une notion que d’aucuns considèrent comme très encombrante tant elle véhicule un arrière-goût de simplisme ou de sabotage de la noblesse du savoir académique. Pour autant, la nécessité de rendre accessibles à tous des savoirs produits par la communauté scientifique relève d’une éthique de la recherche qui ne se pense pas enfermée dans sa tour d’ivoire et soumise aux seules règles de la cooptation.La vulgarisation de l’histoire peut donc s’entendre comme un usage public de l’histoire permettant de produire du bien commun ; elle participe à la ventilation des savoirs et à la construction d’une intelligence collective du passé. En ce sens, la vulgarisation de l’histoire, loin d’être une trahison du savoir savant, pourrait bien apparaître comme une mesure de salubrité démocratique. Soumise à des injonctions de vérité, devant déjouer toute trahison ou instrumentalisation, l’histoire vulgarisée jouit de la liberté créative de la fiction, de l’art, et d’autres multiples lieux dont certains restent encore à inventer.Pour ne pas la laisser aux mains de faussaires souvent au service de la revitalisation d’idéologies réactionnaires, nous avons souhaité, par cette journée, contribuer à dessiner les contours d’une vulgarisation de l’histoire socialement utile et éthiquement irréprochable.Matin : 10h-13h : Des savoirs académiques aux savoirs vulgarisés : enjeux, glissements, risques.10h : Accueil et Introduction de la journée : Laurence De Cock & Véronique Servat, membres du bureau du CVUH, organisatrices de la journée.Présidente de séance : Laurence De Cock- 10h15- 10h40 : Aux sources de la vulgarisation de l’Histoire en France ? L’école capétienne par William Blanc, doctorant en histoire médiévale.- 10h40- 11h05 : Nécessité et aléas de la vulgarisation en histoire africaine par Catherine Coquery- Vidrovitch, Professeur émérite d’histoire africaine à l’Université Paris Diderot.- 11h05-11h30 : Débat avec la salle- 12h00-12h25 : En quoi la vulgarisation interroge-t-elle les savoirs constitués ? Réflexions à partir du livre :Conversations sur l’origine des inégalités par Christophe Darmangeat, économiste, Université Paris Diderot.Débat avec la salleAprès-midi : 14h-17h : La vulgarisation entre transmission et démocratisationPrésidente de séance : Véronique Servat- 14h- 14h30 : « Dans l’ombre de Charonne » : quelques réflexions sur la vulgarisation par le récit graphique par Désirée et Alain Frappier, auteurs.- 14h30-15h15 :Le manuel scolaire, une expérience de vulgarisation par Eric Mesnard, professeur d’histoire et de géographie à l’IUFM de l’académie de Créteil. A participé à la rédaction de manuels : Bordas (cycle 3, collection dirigée par Jean-Marie B.), le livrescolaire.fr (4ème et 3ème), Nathan 2nde et 1ére (coll. Le Quintrec), Jean-Marie Baldner, a participé à des équipes de conception de manuels scolaires et a collaboré à la réalisation de documents pour des musées, des centres d’art, des galeries et des artistes, Benoît Falaize, Université de Cergy Pontoise, professeur d’histoire et géographie à l’IUFM de Versailles, a contribué à des ouvrages scolaires de primaire et secondaire.- 15h15-16h00 : Débat avec la salle- 16h15-16h40 : Une tentative de vulgarisation sur internet : l’exemple du site histoire-pour-tous.fr" par Christophe Naudin, professeur d’Histoire géographie.
Vite dit n° 23 : Ne pas oublier Sétif
En ce 8 mai 2013, et comme tous les 8 mai depuis 1945, la République Française a fêté la victoire alliée sur le front européen de la Deuxième Guerre mondiale et la fin du régime nazi en Allemagne. Toutefois, si célébrer les victoires est toujours agréable et doit être fait, il ne faut pas oublier qu’en ce même 8 mai 1945 des émeutes réclamant l’indépendance ont eu lieu en Algérie. Outre la centaine de Français morts durant ces incidents, certaines estimations tendent à affirmer que les morts algériennes dues à la répression étatique française tournent autour des 10.000 individus. Loin de nous l’idée de dire que les morts algériennes sont plus ou moins dramatiques que les décès français, mais pour réellement regarder toute la vérité en face il ne faut pas oublie qu’au même moment où la France fêtait l’effectivité de sa libération et de son indépendance retrouvée, elle déniait armes à la main ces droits aux Algériens.
Vite dit n° 22 : Du cannibalisme en Amérique
Les lecteurs a l’esprit le plus affûté auront probablement par ce titre un certain pastiche du titre de l’ouvrage d’Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, publié entre 1835 et 1840. Outre cette allusion littéraire, je voudrais surtout attirer l’attention sur un fait nouveau paru dans la presse récemment, l’attestation d’épisodes de cannibalisme dans l’implantation coloniale de Jamestown, en Virginie, au cours de l’hiver 1609-1610. Une nouvelle preuve, s’il en fallait une supplémentaire, de l’apport extrêmement fécond que les sciences de la nature et du vivant peuvent apporter à la connaissance historique.
C’est un cold case de plus de 400 ans qui vient d’être élucidé. Des rumeurs sur certains des premiers colons américains circulaient depuis un certain temps. A Jamestown, en Virginie, la plus ancienne colonie américaine, les récits des pénuries du début du XVIIe siècle abondent. Certains rapportant que les hommes ont dû manger des rats, des chiens, des serpents, des semelles de chaussure et même leurs morts pour survivre. Jusqu’ici, les historiens et les scientifiques restaient sceptiques.
Pour la première fois, une équipe d’archéologues a découvert des os humains qui montrent que certains colons ont bien eu recours au cannibalisme pour survivre. Une expédition, menée par Douglas Owsley et soutenue par le Musée national d’histoire naturelle du Smithsonian, a découvert les restes d’une fillette de 14 ans qui présentent des signes de cannibalisme. "Il s’agit d’un cas clair de démembrement du corps et d’arrachage de tissus pour la consommation", explique M. Owsley. Selon lui, la victime était déjà morte, et il caractérise la façon dont elle a été mangée de "désespérée".
Souffrant de famine durant l’hiver de 1609-1610, quand 80 % des colons sont morts, certains ont essayé et réussi à extraire de la matière cervicale ainsi que des tissus du visage et de la gorge du corps de l’adolescente pour les manger, expliquent les anthropologues.
Le crâne de la jeune fille porte plusieurs marques de coups pour le briser, ainsi que des traces de profondes entailles au niveau du visage et du cou, a précisé dans un communiqué Douglas Owsley, un anthropologue du musée qui a analysé la boîte crânienne et les tibias. Les découpes sont "très expérimentales, hésitantes", explique-t-il. "Ce n’est pas le geste d’une personne ayant des aptitudes aux travaux de boucherie et pourtant ceux ou celles qui ont fait cela, par nécessité, savaient que c’est ce qu’ils avaient à faire."
"L’ÈRE DE LA FAIM"
L’archéologue rappelle que les premiers colons américains ont vécu dans des conditions extrêmement dures à leur arrivée sur le nouveau continent. A Jamestown, les années 1609-1610 sont connnues sous le nom de "l’ère de la faim".
George Percy, un des leaders de la colonie à l’époque, évoquait dans ses écrits "un monde de misères" dans lequel les hommes déterraient leurs morts pour les manger : "Rien n’était épargné pour survivre." "Les historiens avaient mis en doute ces récits. Cette découverte est une façon convaincante de dire que cela est bien arrivé", souligne Douglas Owsley, qui travaille sur place avec son collègue William Kelso depuis 1996.
RECONSTITUTION
Les scientifiques ont pu reconstituer des détails de la vie de cette jeune fille venue d’Angleterre en analysant le développement d’une molaire et le stade de croissance de l’os du menton. Il ne reste que 10 % du squelette.
Ils ont ainsi estimé qu’elle était âgée d’environ 14 ans quand elle est morte mais n’ont pas pu déterminer la cause de sa mort. Mais en utilisant une combinaison de technologies numériques et médicales, ces chercheurs ont pu reconstituer le probable visage de l’adolescente.Ils ont d’abord passé au scanner les restes incomplets du crâne fragmenté et réalisé un modèle virtuel de la boite crânienne en assemblant numériquement tous les morceaux, tel un puzzle. Ce modèle a été imprimé en trois dimensions, avant que le visage de la jeune fille soit reconstruit. Il sera exposé au Musée national d’histoire naturelle à Washington à partir du 3 mai, dans le cadre d’une exposition sur les dossiers de médecine légale du Chesapeake au XVIIe siècle. Les restes du squelette de la jeune fille seront exposés à Jamestown près du site de sa découverte.
Une chose est désormais certaine : Le Nouveau Monde (The New World, 2005) le film réalisé par Terrence Malick montrant la fondation de Jamestown et la rencontre avec Pocahontas, reste en deçà de la réalité.


