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Jean Sévillia et la Guerre d’Espagne ou quand une tentative de relativisme fait flop

Depuis de nombreuses années certains historiens ou écrivains cherchent à réhabiliter, avec plus ou moins de bonheur, les personnages ou des faits qui auraient été, selon eux trop maltraités par l’historiographie contemporaine. Dans la même veine on trouve également la volonté de relativiser des éléments qui auraient été trop bonifiés, voire encensés, par la critique, qu’elle soit purement historienne et scientifique ou qu’elle émane d’organes médiatiques plus généralistes. Ce dernier thème est le cas de l’article dont je voudrais parler aujourd’hui. Il s’agit d’une intervention de Jean Sévillia, parue dans le dernier numéro en date du magazine Le Figaro Histoire, à propos du relativisme qu’il faudrait apporter à propos de la guerre d’Espagne et des Brigades internationales. La critique se fait plus serré au sujet de la place de l’URSS et de la "légende dorée" mettant en avant les pures et désintéressées Brigades internationales se battant aux côtés des vaillantes forces républicaines espagnoles contre le coup d’Etat des généraux Sanjurjo, Mola, Goded, Fanjul et Franco appuyés par les troupes de l’Allemagne nazie et de l’Italie mussolinienne. Le point de départ de l’article de Jean Sévillia est la parution très récente de la traduction en français du témoignage de Zygmunt Stein, un communiste polonais, membre des Brigades Internationales et de confession judaïque. Celui-ci décrit, selon Jean Sévillia et le catalogue des éditions du Seuil, éditeur de l’ouvrage, les conditions dans lesquelles il est accueilli au sein des Brigades et le grand nombre de vexations, notamment antisémites, qu’il aurait subi.

Loin de nous l’idée de vouloir nier la possibilité de l’existence de faits antisémites parmi les Brigades internationales, l’ensemble de l’Europe (France et Russie pour ne citer que deux pays) étant traversée à cette époque par des mouvements antisémites de gauche, mais force est de constater qu’à aucun moment Jean Sévillia n’opère la moindre critique du témoignage de Zygmunt Stein. Comme l’auteur de l’article le dit lui-même l’engagé polonais est

parti pour l’Espagne afin d’y ranimer sa foi révolutionnaire éprouvée par les procès de Moscou

Ce n’est pas une élucubration de Jean Sévillia puisque l’on retrouve la même idée dans la fiche, précitée, des éditions du Seuil

Sygmunt Stein, militant communiste juif en Tchécoslovaquie, bouleversé par les procès de Moscou qui ébranlent sa foi révolutionnaire, va chercher en Espagne l’étincelle qui ranimera ses idéaux.

Dans un tel contexte comment est-il possible, en praticien sérieux de l’Histoire, de passer à côté de l’interrogation au sujet des motivations de l’auteur. En effet, n’est-il pas envisageable, au moins du point de vue strictement hypothétique, qu’il puisse témoigner d’une certaine rancoeur contre une réalité qui est bien loin des idéaux véhiculés par le communisme. De plus, l’ouvrage de Zygmunt Stein est publié pour la première fois, en yiddish, en 1950 ce qui nous tendrait à envisager une écriture bien postérieure aux faits et donc, la mémoire humaine étant ce qu’elle est, une possible réinterprétation de ces derniers.

De manière plus générale, il est également possible de remarquer que le récit des faits entrainant le coup d’Etat est, à mon sens, biaisé. Celui-ci écrit que

L’insurrection de 1936 ne peut être comprise  sans les évènements qui l’ont précédée : les troubles accompagnant la proclamation de la République en 1931, la grève insurrectionnelle lancée par la gauche après la victoire de la droite aux élections législatives de 1934, le climat de violence entourant le scrutin qui a confié le pouvoir au Front populaire, en février 1936, puis la surenchère révolutionnaire des anarchistes et des trotkistes, surenchère manifestée par l’incendie de centaines d’églises et de couvents, le viol et l’assassinat de religieuses, les menaces contre les élus, le meurtre, enfin, du député monarchiste Calvo Sotelo, le dirigeant le plus populaire de l’opposition, drame qui a incité les généraux à passer à l’action.

On notera, de manière préliminaire, l’absence totale de sources ou citations d’auteurs contemporains. Certes, l’article fait uniquement deux pages, mais il demeure qu’une note de bas de page ramassée ne prend que de place, trop pour Jean Sévillia il faut croire. Désormais attelons nous au fond. Si les troubles anticléricaux de l’année 1931 sont connus, les troubles révolutionnaires de 1934 sont bien l’oeuvre de forces de gauche, que les massacres de religieux, la destruction d’églises sont plausibles et l’importance de l’assassinat de José Calvo Sotelo dans la mise en action du coup d’état, il demeure que la montée des tensions n’est pas due uniquement aux forces de gauche, mais par la confrontation entre les milices de gauche et les groupements de droite. La faute de ces évènements sont donc imputables aux deux camps.

Plus loin on peut lire

L’échec des nationalistes devant la capitale [siège de Madrid en juillet 1936] aura pour conséquence la création de la Légion Condor par les Allemands (aviation et chars, 6500 hommes) et l’envoi de troupes italiennes (75000 hommes). Beaucoup de ces combattants étaient des volontaires, comme l’explique Sylvain Roussillon, un passionné d’histoire, qui, encouragé par Bartolomé Bennassar, a étudié avec minutie toutes les troupes étrangères engagées derrière le Caudillo dans Les Brigades internationales de Franco. On y trouve des Irlandais, des Français, des Anglo-Saxons ou des Russes, mais aussi des Marocains, musulmans ou juifs, ou des Asiatiques.

Pour l’objectivité on appréciera le fait que Sylvain Roussillon soit un ancien militant reconnu d’Action Française, mouvement classé à l’extrême-droite, et proche des mouvances monarchistes, mais soit laissons le bénéfice du doute à l’auteur sans lecture approfondie de l’ouvrage. Par ailleurs, dans le fond nous ne remettons pas en cause les conclusions de l’auteur puisque je ne suis pas spécialiste de l’Espagne contemporaine. Néanmoins, je voudrais revenir sur les trois premières lignes de la citation ci-dessus. En effet, pour être sympathique et indulgent avec Jean Sévillia il faut envisager une vulgaire faute de syntaxe puisque sinon nous sommes dans le contre-sens absolu. De fait, si on suit son raisonnement au pied de la lettre, dans le début de la deuxième phrase on pourrait croire que les soldats germano-italiens sont volontaires alors qu’il est reconnu qu’il s’agit d’un appui étatique et non le fait d’individus isolés.

A la vue de tous ces faits il nous faut nous interroger sur les motivations de Jean Sévillia dans cet article. Pour cela l’étude de son site internet personnel est très intéressante. Dans la section "Articles" on trouve, aux côtés de contributions concernant l’Autriche ou l’histoire religieuse, des écrits dénotant d’un esprit assez conservateur fleure ça et là, notamment sur les derniers programmes d’histoire du secondaire (ici ou ) ou encore suite à la péripétie de l’affaire du Métronome opposant Alexis Corbière à Lorant Deutsch. Toutefois, le summum est atteint avec la parution de son ouvrage Le terrorisme intellectuel en 2000. Il est intéressant de lire dans la présentation de l’ouvrage que l’ensemble des visions accusés d’exercer un certain "terrorisme intellectuel" sont des visions plutôt revendiquées par la gauche ou tout du moins ayant fait partie de l’histoire intellectuelle d’une partie d’entre elles.

Pour conclure, si, dans le fond, la critique de Jean Sévillia à propos d’un certain mythe moderne autour des Brigades Internationales, peut être intéressante, ou tout du moins plausible, celle-ci témoigne trop bien du biais inhérent à l’ensemble de la bibliographie de l’auteur, une détestation profonde de tout ce qui se place à gauche d’un hémicycle parlementaire. Même si un certain vernis rhétorique peut permettre de faire croire que tout cela est œuvre d’historien, titre qu’il ne possède pas universitairement mais qu’il fait sien dans l’en-tête de son site internet comme le prouve cette capture d’écran, au final nous sommes en face d’un militant politique et non d’un historien au sens méthodique du terme.


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